dimanche 15 septembre 2013

Mon pote Michel

Voici une petite page de la petite histoire de mon quartier natal: St-Rédempteur. Ça parle de Michel qui est emménagé à côté de chez nous avec sa famille reconstituée en 1989, alors que j'avais 10 ans et qui est parti en 1997, quand j'allais avoir 18 ans. J'en parle comme si c'était mon ami ado, mais Michel avait presque 30 ans de plus que moi. C'est plutôt son fils qui était mon ami.

Je suis vite devenu ami avec Jean-Michel, le fils de Michel. Il avait un an de moins que moi. Ça a probablement accéléré le processus d'amitié entre nos parents qui se sont mis à se fréquenter régulièrement autour de la piscine en arrière de chez nous, en compagnie d'autres voisins.

Jean-Michel pis moi, on jouait au Nintendo ou au Vidéoway dans son sous-sol pendant que nos parents viraient des brosses ensemble en écoutant des tounes françaises de Jean Ferrat, de Charles Aznavour ou de Michel Sardou. Même si c'était Jean-Michel mon ami, j'avais une très bonne relation avec Michel (sauf quand je me chicanais avec son fils). C'était un gars cultivé, curieux, sportif, qui aimait virer des brosses en toute occasion, mais particulièrement avec ses chums avocats en écoutant le Superbowl.

Moi, je lui parlais un peu de mes sujets d'intérêt, comme l'histoire. Quand je lui avais parlé des peuples barbares qui avaient envahi l'Empire Romain, il m'avait appris que le terme "Wisigoths" se prononçait "Visigo". Quand j'étais en secondaire 2 ou 3, on avait fait le deal ensemble qu'il me donnerait 1$ pour chaque cours où j'allais avoir une note en haut de la moyenne. Un jour où il montait son abri tempo avec ses chums avocats, j'étais allé le voir avec mon bulletin pour réclamer mon dû. Il était fier de moi pis m'avait donné le cash illico. J'avais 13 ou 14 ans, lui en avait 42 ou 43 pis on était un peu comme deux chums. En tout cas, c'est probablement le plus proche du mot "chum" qu'on peut se rapprocher quand on a 30 ans de différence.

En 1997, Michel s'est séparé d'avec sa blonde et a vendu sa maison à côté de chez nous. Il est parti à Montréal et on l'a complètement perdu de vue. Je crois qu'il n'est revenu dans le décor qu'en 2006, aux 60 ans de mon père. Mes parents et lui se sont revus peut-être une fois par année depuis cet anniversaire.

De mon côté, avec Facebook, j'ai repris contact avec Jean-Michel qui était aussi parti à Montréal. Et y'a 2 ans, alors que j'allais prendre quelques bières avec lui, il m'annonçait que son père avait eu un cancer de la prostate, s'était fait opérer et était en rémission.

L'hiver dernier, Michel est allé passer une semaine en Floride au condo de mes parents. Ma mère m'a dit qu'il n'arrêtait pas de boire. Il devait boire un demi 40 onces ou peut-être même un 40 onces complet par jour. Il commençait sa journée avec une vodka jus d'orange après s'être couché la veille à 2h du matin, ayant bu jusqu'à cette heure tardive. J'ai dit à mes parents que j'avais l'impression qu'il faisait un suicide à l'alcool. Ma mère et mon père pensaient la même chose. Comment un gars qui venait d'avoir un cancer de la prostate et qui était dans la soixantaine pouvait-il boire autant sans réaliser qu'il jouait avec le feu avec un gallon de gaz entre les mains?

Cet été, on avait planifié un party avec Michel et ses enfants au chalet de mes parents. La date retenue était samedi le 14 septembre. C'était un party-retrouvailles après peut-être 20 ans sans s'être vus toute la gang.

Deux jours avant le party, ma mère m'a appris que Michel venait de recevoir un diagnostic de cancer du pancréas. Le même cancer que Patrick Swayze. Un des pires cancers qui existe pour les chances de survie selon ce que ma mère m'avait appris (elle a travaillé comme infirmière en recherche sur le cancer, donc elle connait le sujet). J'ai regardé sur Wikipédia pis ça a confirmé ce que ma mère m'avait dit: ce cancer était de très mauvaise augure. Les chances de survie étaient de 1 à 5%. Et dans son cas, en plus, y'avait des métastases.

Connaissant Michel, je savais que l'ambiance serait pas lourde. Je savais qu'on parlerait pratiquement pas de son compte-à-rebours. Que tout le monde virerait une brosse en ayant du fun.

C'est exactement ce qui s'est passé. Quand je suis arrivé, Michel est venu me voir, m'a serré la pince pis m'a serré dans ses bras. On a jasé autour de la table en buvant et en riant avec sa famille et la mienne. On est allé sur le bord du fleuve avec son plus jeune garçon et mon père pis on a pitché des roches dans le fleuve en essayant de faire des bonds. Michel a dit: "Maudit que c'est beau ici!".

Y'avait au moins 10 bouteilles de vin sur le comptoir, je sais pas combien de bières, de la bouffe au max pour se crisser d'un pancréas dont on a plus rien à branler. Michel a dit qu'il était bien content que tout le monde soit là. Pis moi j'étais super content d'être là pour boucler la boucle de ma relation vieille de 25 ans avec lui.

Avant de partir, je l'ai serré dans mes bras pis je lui ai donné un bec sur la joue. Il m'en a donné un lui aussi. Pis après, on s'est regardés comme on s'était jamais regardés avant.

J'espère le revoir au moins une dernière fois. J'ai probablement pas plus d'un an devant moi.

3 commentaires:

  1. Un an? T'as probablement bien moins de temps que ça. Quand mon père de 72 ans a eu ce diagnostic-là, en habit-cravate (il travaillait encore), il est mort cinq semaines après.

    RépondreSupprimer
  2. Bel hommage à Michel. À votre relation. En plus, comme il a un beau nom ;)

    RépondreSupprimer